Edouard Philippe, Wikipedia et les fake news entrent dans un bar…

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Anonyme – 1470 (in Hausbuch der Mendelschen Zwölfbrüderstiftung, Band 1. Nürnberg 1426–1549) CC0

J’aimerais revenir sur une récente déclaration du Premier Ministre, Edouard Philippe, à l’occasion de la présentation du « Plan national de la prévention de la radicalisation » le 23 février 2018 : « Avec Jean Michel Blanquer, nous allons systématiser l’éducation aux médias et à l’information, qui permet aux élèves de se prémunir contre les théories complotistes. Nous développerons les outils pédagogiques mis à disposition des personnels. » Sans surprise, cette proposition du Premier Ministre a fait bondir quelques sourcils et permis quelques railleries sur les réseaux (à mon avis tout à fait justifiées). Mais au delà de la langue de bois, que se passe-t-il ici ?

Edouard Philippe propose-t-il, accompagné de son ministre de l’Education, de remettre au goût du jour une profession trop peu mise en avant, un lieu trop souvent minimisé, celle de professeur documentaliste au sein des CDI ? Au vu de cette déclaration et des nombreuses autres commises par les différentes responsables politiques, il nous est permis d’en douter. Il est plutôt question de doter les enseignants de ces « outils pédagogiques » afin de lutter contre ce qui n’est pas nommément cité ici : les fake news. Fléaux des temps modernes, expression favorite du Président des Etats-Unis (juste après le légendaire covfefe), conspuées par l’ensemble des professionnels du journalisme, et depuis les dernières élections présidentielles françaises, par la classe politique (je vous laisse le soin de vous rappeler l’agitation médiatique qui a pris place lorsque qu’une partie des emails de la République en Marche a fuité sur les réseaux du mal, première étape à mon sens d’un basculement du discours politique français sur la question).

Mais revenons à nos moutons, et plus précisément aux problématiques touchant à l’éducation. Si le contexte évoqué lors de cette sortie est celui de la radicalisation et des théories du complot dans les écoles, le lien avec le phénomène des fake news me semble assez évident pour en parler plus longuement.

N’étant ni professeur documentaliste, ni enseignant d’ailleurs, ni élu, je n’ai hélas pas de solution magique à proposer pour résoudre ce problème. En revanche, j’ai eu l’occasion il y a quelques mois d’intervenir lors d’un séminaire consacré aux humanités numériques et aux communs à l’école pour le Canopé 94 (Canopé étant un organisme dépendant de l’Education Nationale et produisant à l’attention des enseignants des supports pédagogiques et des accompagnements à la formation). Je ne reviendrai pas sur le contenu en particulier de cette journée, fort intéressante et tenue en pleine canicule, un petit exploit au vu des conditions ! Je ne parlerai pas non plus de la teneur de mon intervention, ayant remplacé un camarade de SavoirsCom1 presque au pied levé, je dois avouer que j’ai largement improvisé. J’aimerais en revanche faire part de mes impressions et des réflexions qui en ont découlé.

 

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Lane Hartwell, Mini Wikipedia globe at the Wikimedia Foundation offices, San Francisco, California, 23/10/2009 CC BY-SA

Tous les enseignants que j’ai rencontrés savaient ce qu’était un commun, même si l’idée pouvait être un peu floue. Quand aux communs numériques de la connaissance l’exemple de Wikipédia (je vais y venir dans quelques instants) donnait à tout.e.s une idée assez claire de la chose. Les besoins et les questions portaient plutôt sur des sujets plus techniques comme celui des licences. Le point qui m’a le plus étonné, est que ces enseignants, tout en ayant bien perçus les enjeux des communs, se sentaient désarmés à ce sujet, d’où cette journée d’études. Or cette étape ne peut pas à elle seule répondre à toutes les interrogations et problèmes rencontrés par les enseignants.

Les deux problématiques, d’une part les fake news et le milieu scolaire, se rencontrent au moment de l’éducation critique aux médias. Du fait de la présence du secrétaire général de l’association Wikimedia France, l’exemple qui a été très souvent évoqué et développé fut bien évidemment Wikipédia, les principales inquiétudes des enseignants étant celle désormais bien connue de la qualité de l’information et de l’utilisation correcte des sources qui me serviront ici pour expliquer ma pensée.

Pour le premier problème, celui de la qualité des sources et de ce que nous consultons sur internet, je vous invite à un peu de documentation une d? es (nombreuses) tentatives de prouver la non fiabilité de Wikipédia qui a fait parler d’elle avec le post du blog hébergé par Le Monde passeurdescience Pourquoi et comment j’ai créé un canular sur Wikipédia et les retombées de cette « expérience » fort bien décrites par Slate. Que pouvons-nous en déduire ? En essayant d’éviter les généralités malvenues et en répétant forcément ce qui a déjà été beaucoup mieux expliqué ailleurs (la lecture du livre de Lionel Barbe est à ce propos très instructive)  :

  • Wikipédia et les communs numériques de la connaissance restent des objets contre lesquels une certaine méfiance continue à s’exercer ;
  • Cette méfiance provient essentiellement de la possibilité pour le tout venant de modifier et d’apporter sa pierre à l’édifice, laissant ainsi les traditionnels producteurs de savoir sur le carreau ;
  • Les communautés sont conscientes des failles de leurs organisations et ont mis en place des procédures efficaces de correction et de relecture des publications ;
  • Et enfin, de toute évidence, que ces communautés sont vivantes et que les modes de fonctionnement de celles-ci ne sont pas installés de façon immuable.

Il en résulte que, concernant les données disponibles en ligne, le problème de la qualité de l’information n’en est pas vraiment un, dans la mesure ou le problème se pose finalement également pour des sources plus installées voire académiques (les comparaisons entre Wikipédia et les encyclopédies papier sont nombreuses et se passent de commentaires). C’est également le cas pour les publications de presse, qui sont tout aussi susceptible de faire des erreurs et de les corriger ultérieurement.

C’est pourtant sur ce point que les actions les plus connues prennent place, avec par exemple le Décodex, outil mis au point par l’équipe des Décodeurs du Monde. Si cet outil, et par extension le fact-checking, est très important (quoique non-exempt d’un certain nombre de défauts), c’est parce qu’il faut bien que ce premier travail de confirmation et de validation de l’information par des professionnels et/ou des experts se fasse mais pas sans une collaboration active avec le public/les amateurs (je pense ici à la logique pro/am développée avec beaucoup plus de soin qu’avec mes propres mots par Patrice Flichy dans son livre Le sacre de l’amateur, Le Seuil, 2010). Wikipédia pour poursuivre mon exemple, insiste grandement sur la qualité et l’origine des informations placées en ligne et réutilisées ensuite par les wikipédiens, créant ainsi un cercle vertueux de l’information.

Le cœur de notre problème se cache à mon avis plutôt dans l’utilisation correcte des éléments disponibles en ligne ou autrement dit, de la bonne interprétation de ce que nous lisons, voyons et écoutons. Et c’est là que ça se complique pour les enseignants comme pour les élèves (et les étudiants) : quels sont les indices nous permettant de considérer que le contenu que nous sommes en train de voir peut-être utilisé ? Et comment ces éléments doivent être utilisés ? Et c’est à ce moment que j’arrive à la fin de mon propos (ouf !), puisque les enseignants sont à mon sens déjà tout à fait capables d’enseigner à leurs élèves ce qui fait la qualité et la fiabilité d’une information, si tant est que le temps et les moyens leurs sont donnés, autrement qu’à travers des annonces gouvernementale ou des propositions par des élus d’enseignements qui existent déjà ! Une information plus régulière sur les licences Creative Commons et le fonctionnement du droit français serait évidemment un essentiel, mais tant que l’Etat lui-même ne se décide pas à franchement aller vers une généralisation de l’utilisation des logiciels libres et des communs dans ses services, nous ne sommes pas prêts de voir s’arrêter les partenariats de type Education Nationale – Microsoft, même si comme le signale longuement Calimaq dans son article L’émergence de la figure d’un Etat « contributeur aux Communs numériques », des progrès sont en cours.

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Stańczyk (Stańczyk during a ball at the court of Queen Bona in the face of the loss of Smolensk), Jan Matejko, 1862

…et finissent par en partir, déçus de cette rencontre impossible.

Là ou il faudrait agir, c’est en introduisant des pratiquants actifs de ces outils, ceux qui savent négocier avec les composantes des CGU et autres algorithmes qui seraient plus à même de former et d’accompagner les plus jeunes qu’eux par rapport aux enseignants qui observent face aux réseaux sociaux une distance prudente (et tout à fait compréhensible !). Cette idée est proposée pour les universités par Olivier Ertzscheid aka Affordance dans son très récent post Facebook forme les chômeurs, Google forme les étudiants. Et les universités vous emmerdent. qui m’a d’abord fait un bien fou à lire et qui est chargé de bon sens sur la formation des étudiants par leurs condisciples (en tant qu’ancien moniteur étudiant, je peux certifier que sa proposition de généraliser ce statut est totalement valable) !

L’éducation aux médias et à l’information ne se fera jamais qu’avec du temps et des moyens corrects, pas avec des « outils pédagogiques » flous et qui se rajouteraient à une batterie de projets morts-nés ou trop ambitieux, mais également avec les bons acteurs et non avec des sociétés privées qui cherchent à former les utilisateurs de demain, les enfermant ainsi dans des logiques de reproduction de pratiques qui sont trop fortement aliénantes pour faire des élèves de futur citoyens connectés et capables lorsqu’il le souhaitent de s’investir pour le bien commun.

P.B.

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